Il y a des disques qui murmurent, et il y a ceux qui débarquent comme un coup de masse dans le crâne. Miles Davis Live Evil, sorti en 1971, appartient clairement à la seconde catégorie : un double album hybride, mi-live mi-studio, qui prend le jazz par la gorge et le projette dans un avenir électrique, funk et férocement indocile.
Live Evil n’est pas une simple captation de concert ni un album studio lisse. C’est une créature mutante, assemblée à partir des performances brûlantes du Cellar Door à Washington D.C. et de sessions studio méticuleusement découpées et recollées. Résultat : un manifeste de fusion sauvage, un terrain de jeu pour une bande en état de combustion permanente, entre groove hypnotique, improvisation brutale et collage sonore quasi surréaliste.
Si tu veux du jazz poli pour fond sonore de dîner, passe ton chemin. Ici, on parle d’un disque qui transforme chaque note en acte de rébellion.
Contexte : pourquoi Miles Davis Live Evil est un tournant
Au tournant des années 70, Miles Davis est déjà une légende. Mais le statut de monument ne l’intéresse pas. Après avoir pulvérisé le jazz modal et ouvert la voie au jazz-rock avec Bitches Brew, il s’enfonce encore plus loin dans le territoire électrique, là où les puristes frémissent et où les frontières entre jazz, rock et funk s’évaporent.
Miles Davis Live Evil naît de cette volonté de rupture permanente. Miles Davis refuse de se répéter, refuse de caresser son public dans le sens du poil. Au lieu de servir une copie conforme de ses succès précédents, il assemble un monstre sonore hybride. Le cœur du disque vient du Cellar Door en décembre 1970, où la bande joue comme si chaque morceau était une question de survie.
Le producteur Teo Macero agit comme un chirurgien sonore : il découpe, recolle, reconstruit. Live et studio se mélangent jusqu’à effacer la frontière. C’est du jazz transformé en laboratoire expérimental à ciel ouvert.
Tracklist de Miles Davis Live Evil : une odyssée en huit actes
La structure de Miles Davis Live Evil ressemble à une odyssée éclatée : longs rituels live, miniatures studio étranges, retours au funk brut, plongées dans le psychédélisme. Voici la trame :
| Piste | Titre | Durée | Origine |
|---|---|---|---|
| 1 | Sivad | ≈ 15 min | Cellar Door + montage studio |
| 2 | Little Church | ≈ 3 min | Studio |
| 3 | Gemini / Double Image | ≈ 6 min | Studio |
| 4 | What I Say | ≈ 21 min | Cellar Door |
| 5 | Nem Um Talvez | ≈ 4 min | Studio |
| 6 | Selim | ≈ 3 min | Studio |
| 7 | Funky Tonk | ≈ 23 min (version éditée) | Cellar Door |
| 8 | Inamorata And Narration By Conrad Roberts | ≈ 27 min | Cellar Door + narration |
C’est une architecture pensée pour bousculer l’auditeur. Des miniatures studio presque fantomatiques encadrent des monstres live interminables, où le groove s’étire jusqu’à la transe. Live Evil ne raconte pas une histoire linéaire : il t’aspire dans une spirale où chaque morceau fonctionne comme un chapitre d’une même hallucination électrique.
Les architectes du chaos : les musiciens de Live Evil
Un disque aussi sauvage ne naît pas du hasard. Derrière Miles Davis Live Evil, il y a une bande qui joue au bord du précipice : virtuoses, mais prêts à sacrifier la propreté pour l’impact, la perfection pour l’intensité.
| Musicien | Instrument | Rôle dans le carnage sonore |
|---|---|---|
| Miles Davis | Trompette avec wah-wah | Chef d’orchestre de l’orage, architecte de la tension |
| Gary Bartz | Saxophone, flûte | Lames mélodiques tranchantes, appels et réponses fiévreux |
| John McLaughlin | Guitare électrique | Décharge de rock brûlant, catalyseur de chaos |
| Keith Jarrett | Pianos et claviers électriques | Tapis harmonique instable, vagues psychédéliques |
| Michael Henderson | Basse électrique | Colonne vertébrale funk, groove obstiné |
| Jack DeJohnette | Batterie | Explosion rythmique, rafales imprévisibles |
| Airto Moreira | Percussions | Textures exotiques, bruits, cris du décor |
| Hermeto Pascoal (studio) | Voix, percussions, sons atypiques | Strates étranges, atmosphère d’un autre monde |
Le rôle de chacun est clair : Henderson ancre le navire, Jarrett et McLaughlin l’attaquent de toutes parts, DeJohnette souffle sur les braises, Bartz enflamme l’air, et Miles, au centre, dirige ce chaos contrôlé avec quelques notes sèches, des appels acides et une présence quasi chamanique.
Miles Davis Live Evil, c’est l’art du groupe qui s’autorise à prendre des risques en direct, sans filet, sans plan B.
Sivad et What I Say : le cœur battant de Miles Davis Live Evil
Sivad : ouverture en fracture contrôlée
Le disque s’ouvre avec Sivad (Davis à l’envers), et le ton est donné dès les premières secondes. Pas d’intro douce, pas de préliminaire rassurant : trompette wah-wah en avant, groove qui surgit d’un coup, et le groupe se met à tourner comme une machine de guerre improvisée.
Le morceau fonctionne comme un manifeste. Le son est dense, mais laisse des poches d’air. Le funk est là, mais jamais confortable. Les claviers de Jarrett ne caressent pas, ils grattent. La guitare de McLaughlin ne commente pas, elle attaque. Miles Davis Live Evil se présente d’entrée comme un territoire où chaque instrument se bat pour s’imposer sans jamais faire éclater l’ensemble.
What I Say : 20 minutes de transe électrique
Avec What I Say, le disque plonge dans une longue tempête funk. Basse obstinée, batterie en tempête, nappes de claviers, éclats de sax et trompette qui surgissent comme des éclairs dans un ciel saturé. C’est du jazz, mais passé dans un amplificateur rock, dopé par une énergie presque punk.
Ce long morceau live incarne parfaitement ce qui fait la singularité de Miles Davis Live Evil : répétition hypnotique, intensité qui monte par vagues, improvisations qui ne cherchent pas la beauté polie mais l’impact physique. On ne « consomme » pas ce titre, on s’y abandonne.
Teo Macero : l’ingénieur du chaos de Live Evil
Derrière les coulisses, Teo Macero joue un rôle crucial. Il ne se contente pas d’enregistrer, il sculpte. Sur Miles Davis Live Evil, il traite les bandes comme de la matière brute : coupes, collages, montages qui transforment les sessions en une œuvre cohérente mais farouche.
Cette approche transforme le disque en terrain de jeu expérimental. Le live n’est pas sacralisé, le studio n’est pas aseptisé. Tout est prétexte à créer une expérience sonore totale. Le résultat, c’est un album où les transitions n’imitent pas le réel : elles l’amplifient, le déforment, le rendent encore plus intense que sur scène.
La pochette de Live Evil : vie contre mal, en pleine face
Visuellement, Miles Davis Live Evil frappe aussi fort que musicalement. La pochette, signée Mati Klarwein, oppose une image de vie (une femme enceinte, rayonnante, presque mystique) à une vision plus sombre, grotesque, caricaturale du mal. C’est une métaphore visuelle de ce que fait la musique : un face-à-face entre création et destruction.
Tout dans ce projet crie la dualité : live et studio, ordre et chaos, groove et dissonance, vie et mal. Le disque ne se contente pas de la suggérer, il la martèle à chaque niveau, du son à l’image.
Live Evil dans l’univers de Miles : un maillon essentiel
Pour comprendre la place de Miles Davis Live Evil, il faut le regarder comme une pièce d’un triptyque électrique élargi. Avant lui, il y a Bitches Brew, plus connu, plus célébré. Après, viennent des disques comme On the Corner ou Agharta, qui poussent la logique funk et électrique encore plus loin.
- Bitches Brew : l’explosion initiale, la révolution théorique.
- Miles Davis Live Evil : l’application brute, le terrain de bataille.
- On the Corner : l’obsession du groove, la saturation urbaine.
- Agharta : la combustion totale, les concerts-cathédrales.
Miles Davis Live Evil occupe la position charnière : suffisamment brut pour sentir la sueur du live, suffisamment travaillé pour devenir une œuvre pensée, pas juste un document.
Pourquoi Miles Davis Live Evil reste sous-estimé
Malgré sa puissance, Miles Davis Live Evil reste dans l’ombre de certains albums plus célèbres de Miles. Trop brutal pour les puristes du jazz acoustique, trop libre pour les amateurs de rock qui veulent des refrains, trop déroutant pour ceux qui exigent des formats confortables.
C’est précisément ce qui fait sa force. Là où d’autres disques cherchent à plaire, Miles Davis Live Evil préfère déranger, bousculer, diviser. C’est un album qui ne cherche pas l’unanimité : il cherche la vérité d’un moment musical où tout peut exploser.
FAQ : questions fréquentes sur Live Evil
Live Evil est-il un album live ou studio ?
C’est un hybride. Une partie provient des concerts du Cellar Door, l’autre de sessions studio, le tout remodelé en une œuvre cohérente.
Par où commencer pour découvrir Miles Davis Live Evil ?
Commence par Sivad pour comprendre le choc initial, puis plonge dans What I Say pour ressentir la puissance hypnotique du live.
En quoi Miles Davis Live Evil se distingue-t-il de Bitches Brew ?
Bitches Brew est plus connu et un peu plus accessible. Miles Davis Live Evil est plus brut, plus funk, plus frontal, presque agressif dans son énergie.
À qui s’adresse cet album ?
À ceux qui ne veulent pas d’un jazz sage, mais d’une musique qui frappe, secoue, intrigue. Si tu cherches une expérience, pas un fond sonore, cet album est pour toi.
Pourquoi Live Evil est indispensable
Live Evil est un disque qui refuse de vieillir. Son son reste tranchant, son énergie reste dangereuse. C’est une œuvre qui n’implore pas l’adhésion : elle impose sa présence, brutale, magnétique, indomptable.
Pour le jazz, c’est un séisme. Pour Miles, c’est une déclaration d’indépendance artistique. Pour l’auditeur, c’est une épreuve initiatique. Si tu veux comprendre jusqu’où la fusion peut aller quand on coupe les freins, tu dois affronter Miles Davis Live Evil.



Commentaires
Enregistrer un commentaire